Si vos jeunes plants d’aubergine se criblent de trous ronds de 2 mm, ce n’est pas un manque d’eau : et couper les feuilles abîmées serait la pire erreur à faire

Des dizaines de perforations circulaires, à peine plus grosses qu’une tête d’épingle, qui transforment le feuillage tendre de vos aubergines en dentelle grossière : ce n’est pas un stress hydrique, c’est une invasion d’altises. Les dommages caractéristiques de l’altise sont les petits trous ronds sur les feuilles qui donnent une apparence criblée aux plantes. Et si le réflexe naturel est de couper les feuilles abîmées pour “assainir” le plant, c’est justement l’erreur à ne pas commettre. Explications.

À retenir

  • Un ravageur microscopique capable de détruire entièrement une jeune culture
  • L’erreur instinctive que font 9 jardiniers sur 10 face aux feuilles trouées
  • Comment protéger vos aubergines avant que le problème ne commence

Un coléoptère minuscule, un appétit redoutable

L’altise appartient à la famille des Chrysomelidae, ces petits coléoptères sauteurs qu’on surnomme aussi “puces de terre” ou “puces de jardin”. Long de seulement quelques millimètres, il possède une paire de pattes postérieures très développées, qui lui permettent de sauter lorsqu’il est dérangé. Approchez la main d’un plant infesté et vous verrez une nuée de points noirs s’éparpiller en tous sens, un peu comme des puces sur un tapis. C’est ce comportement, justement, qui rend la capture au filet ou à l’aspirateur si frustrante.

Sur les aubergines en particulier, un nouveau venu complique la donne depuis quelques années. Depuis trois années, les cultures d’aubergines du Sud-est subissent les dégâts d’un nouveau ravageur originaire d’Amérique du Nord et Centrale : l’altise Epitrix hirtipennis. Dès son introduction en France métropolitaine, en 2016, celle-ci a été identifiée et observée dans les Bouches-du-Rhône, et elle est désormais présente dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur où elle s’étend progressivement. Particularité notable : Epitrix hirtipennis a été et est observée uniquement sur aubergine, elle n’est pas observée sur tomate, poivron, ni pomme de terre, même si elle reste capable de coloniser d’autres solanacées, cultivées ou sauvages.

Les symptômes sont sans équivoque une fois qu’on les connaît. Les dégâts sont dus aux adultes qui se nourrissent sur les feuilles en creusant de petits trous, et les feuilles deviennent alors criblées, leur capacité photosynthétique affaiblie. Le pire, c’est que les jeunes plants, encore fragiles, encaissent le choc bien plus mal que des pieds adultes établis. Lorsqu’il s’agit de jeunes plantules, la culture peut être totalement détruite.

Pourquoi couper les feuilles abîmées aggrave le problème

Face à des feuilles trouées, l’instinct pousse à sortir le sécateur. Mauvaise idée, et pour deux raisons précises. D’abord, une feuille criblée reste une feuille qui photosynthétise : même abîmée, elle continue à produire de l’énergie pour la plante. La supprimer prive le jeune aubergine d’une ressource déjà rare au moment où il en a le plus besoin pour reconstituer son feuillage. Ensuite, et c’est peut-être le point le plus mal compris, couper ne fait absolument rien contre l’insecte lui-même. Les altises adultes volent et sautent d’une feuille à l’autre en une fraction de seconde : elles auront simplement migré sur le feuillage voisin avant que vous n’ayez fini de tailler. Pire, la coupe stresse davantage la plante, ce qui la rend, paradoxalement, encore plus attractive pour les ravageurs suivants, puisque les crucifères émettent des composés spécifiques qui attirent les altises, et il semblerait que lors des attaques, ces composés soient émis en encore plus grand nombre, attirant d’autant plus de ravageurs, un mécanisme de stress végétal qui vaut aussi, dans une certaine mesure, pour les solanacées attaquées.

: la coupe soigne le symptôme visuel, pas la cause. Elle retarde même la guérison en amputant le plant de ses réserves photosynthétiques au pire moment.

Les vrais leviers d’action, avant et pendant l’attaque

La bonne nouvelle, c’est que l’altise déteste deux choses : l’humidité et les obstacles physiques. Les altises se nourrissent plus voracement en temps sec et chaud, et quand le feuillage et le sol sont humides, elles ont tendance à se cacher dans des crevasses. Un paillage généreux au pied des aubergines, associé à des arrosages réguliers en début de saison, réduit donc mécaniquement la pression. Pailler le sol permet de garder un peu d’humidité, or les altises détestent l’humidité.

La barrière physique reste l’arme la plus fiable, à condition de l’installer avant l’arrivée du ravageur. Les bâches (Reemay, Agronet, etc.) sont des barrières physiques très efficaces pour la protection contre les altises, et leur coût se justifie pour des cultures de valeurs comme les aubergines. L’astuce consiste à couvrir les jeunes plants dès la plantation, pas après avoir constaté les premiers dégâts. Il ne faut évidemment pas attendre que les altises soient présentes pour mettre les toiles, il faut les mettre avant.

En cas d’attaque déjà installée, plusieurs solutions naturelles ont fait leurs preuves. Un jet d’eau froide sur le feuillage matin et soir gêne les insectes sans nuire à la plante. Secouer les tiges au-dessus d’un récipient d’eau savonneuse permet de capturer une partie de la population adulte. Pour réduire la population, secouez les plantes infestées au-dessus d’un contenant rempli d’eau savonneuse pour y faire tomber les adultes ou passez sur elles avec un aspirateur manuel. Le pyrèthre naturel, autorisé en agriculture biologique, reste l’option de dernier recours quand l’infestation devient massive : si vous n’arrivez toujours pas à vous débarrasser des altises, utilisez un insecticide à base de pyrèthre, un traitement autorisé en agriculture biologique et respectueux du sol.

Penser au sol, pas seulement au feuillage

Un point que beaucoup de jardiniers négligent : les larves d’altises vivent et se nourrissent dans le sol, souvent au niveau des racines, bien avant que les adultes ne s’attaquent au feuillage. Traiter uniquement les feuilles revient à ignorer la moitié du cycle. L’application au sol de nématodes bénéfiques peut aussi réduire leur nombre considérablement, une solution intéressante pour casser le cycle sur la durée plutôt que de courir après les adultes chaque printemps. La rotation des cultures joue également un rôle protecteur : éviter de replanter des solanacées au même endroit deux années de suite limite l’installation durable de la population locale, et le nettoyage des débris végétaux à l’automne prive les adultes de leurs abris d’hibernation. Un potager où les aubergines cohabitent avec des plantes répulsives comme la tanaisie ou le trèfle blanc s’en sort généralement mieux qu’une monoculture bien alignée, offerte sur un plateau aux ravageurs de passage.

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