Chaque matin, des millions de filtres atterrissent à la poubelle. En France, près de 300 000 tonnes de café sont consommées par an, soit environ 5 kg par adulte. Autant de marc qui pourrait nourrir les potagers. Mais les jardiniers qui l’épandent directement sur leurs plants commettent une erreur que la science a clairement documentée, et que les anciens évitaient instinctivement, sans forcément en connaître la raison chimique.
À retenir
- Pourquoi le marc de café frais sabote vos semis et jeunes plants
- L’acide inhibiteur caché que personne ne suspecte
- L’étape oubliée qui transforme le poison en or du jardinier
Ce que le marc contient vraiment
Sur le papier, le marc de café est impressionnant. Il contient de l’azote et plusieurs sels minéraux comme le magnésium, le potassium, du cuivre et du phosphore. Pour être précis, son profil NPK affiche 2,28 % d’azote, 0,06 % de phosphore et 0,6 % de potassium, avec un rapport C/N d’environ 25-30. À titre de comparaison, le marc de café se révèle parfois plus riche que des produits naturels courants comme le fumier de cheval, de vache ou de poule, le fumier de cheval bien décomposé ne présentant que 0,6 % d’azote.
Mieux encore, le marc de café libère progressivement de l’azote, du phosphore et du potassium, qui sont les composants de base de l’engrais. Il contient également des acides organiques qui nourrissent les micro-organismes du sol, ces bactéries et champignons bénéfiques qui améliorent la structure de la terre et la rendent plus aérée et plus fertile. Les vers de terre, eux, en raffolent littéralement. Ils adorent le marc de café, au point qu’il figurait parmi leurs mets préférés dans les bacs de vermicompostage.
Alors pourquoi tant de jardiniers voient-ils leurs plants stagner, voire régresser, après avoir généreusement enrichi leurs carrés de ce précieux résidu ?
L’acide chlorogénique : le saboteur silencieux
Le problème ne vient pas de ce que le marc contient en nutriments. Il vient de ce qu’il contient en plus. Le marc de café frais contient une molécule inhibitrice de croissance, l’acide chlorogénique. En clair, bien qu’il soit pourvu en azote, en ajoutant du marc de café à votre terreau, vous nuisez à la croissance de vos plants.
Le marc de café frais contient de l’acide chlorogénique qui empêche la germination. C’est un puissant inhibiteur de croissance. Ne l’utilisez jamais sur vos semis. Les chiffres issus des études sont sans ambiguïté : les poids mesurés ont diminué pour les parcelles cultivées avec du marc de café. Plus particulièrement, les poids de luzerne, sorgho et tournesol cultivés sur un sol contenant 1 kg/m² de marc ont diminué d’environ 50 % par rapport au groupe témoin.
Le problème dépasse la simple question des semis. L’effet inhibiteur de croissance et anti-germinatif est causé par l’acide chlorogénique contenu dans le marc de café, et en tant que matière carbonée, le marc de café va aussi consommer de l’azote pour se décomposer, pouvant ainsi causer une faim d’azote dans le sol. Double peine pour vos courgettes et tomates qui, au lieu de bénéficier d’un apport, se retrouvent privées de l’azote qu’elles avaient.
Un autre piège guette les adeptes de l’épandage en couche épaisse. On peut ajouter le marc directement à la terre du potager, en modération, si vous en appliquez trop, il tend à former une croûte impénétrable, ce qui réduira la circulation d’air aux racines en dessous. Cette croûte est ce que les anciens jardiniers appelaient “étouffer la terre”.
L’étape que tout le monde zappe : le compostage
La solution existe, et les jardiniers d’autrefois qui enfouissaient leurs résidus dans le tas de compost en automne appliquaient cette logique sans le savoir. L’effet inhibiteur disparaît après 6 mois de compostage, selon les scientifiques. Mais attention à ne pas se précipiter : au bout de 6 mois au compost, le marc de café est “neutre”, il n’a plus d’effet inhibiteur de croissance, mais il n’a pas encore d’effet positif.
Pour que les vertus nutritives prennent le dessus, il faut attendre plus longtemps. Le mieux est de laisser le marc se composter plus de 6 mois, entre 9 mois et 1 an, pour maximiser les chances que son effet soit positif sur les plantes. Ceux qui manquent de patience ont une alternative : faire composter le marc de café avec du fumier en même proportion, lors d’un compostage avec du fumier, les effets inhibiteurs disparaissent après 3 mois seulement.
On peut également ajouter le marc dans un lombricompost, les lombrics étant stimulés par la caféine. Il est conseillé de sécher le marc 24 heures avant de l’incorporer à un compost ou un lombricompost. Ce séchage préalable n’est pas une coquetterie : le marc humide conservé avant usage doit impérativement être fait sécher avant d’être utilisé au jardin, afin d’éviter les moisissures, ennemies de vos plantes.
Les bonnes pratiques si vous voulez l’utiliser directement
Parfois, l’urgence du jardinier ne s’accommode pas d’une année d’attente. Si vous tenez à utiliser le marc frais, quelques règles strictes s’imposent. Une poignée d’environ 30 g par mètre carré maximum en application directe, intégrée sur 2 à 3 cm par griffage pour éviter la croûte. Pas plus. La limite est de 500 g/m² par an, soit l’équivalent de votre consommation domestique.
Une autre méthode contourne élégamment le problème de la croûte. Le vrai geste qui change tout, c’est de diluer le marc dans l’eau d’arrosage, une cuillère à soupe de marc pour un litre d’eau, mélangée et laissée reposer une nuit. On obtient ainsi un engrais liquide léger, facilement absorbable par les racines, sans aucun risque de brûlure ou d’asphyxie du sol.
Toutes les plantes du potager ne réagissent pas de la même façon. Les tomates, les géraniums et la laitue n’apprécieraient pas particulièrement le marc de café. Dans les deux premiers cas, cela inhiberait leur croissance, tandis que les feuilles des laitues auraient tendance à jaunir et à flétrir. À l’inverse, les myrtilles, les mûres et les groseilles apprécient le pH légèrement acide du marc.
Une idée reçue mérite d’être enterrée une bonne fois pour toutes : le marc de café n’acidifie pas réellement le sol. Ce n’est pas le marc qui est acide, mais bien le café liquide lui-même. Le pH du café liquide oscille entre 4,85 et 5,10, tandis que celui du marc varie entre 6,5 et 6,8, presque neutre. L’acidité reste dans votre tasse, pas dans vos plates-bandes. Ce qui peut poser problème, en revanche, c’est l’accumulation d’acide chlorogénique résiduel autour des jeunes racines quand on en met trop.
La vraie intelligence du jardinier bio, c’est de traiter le marc comme une matière vivante à transformer, pas comme un engrais prêt à l’emploi. Après un an de compostage et de décomposition, le marc de café peut être très bénéfique pour les plantes, il est donc judicieux d’inclure vos résidus de café à votre compost et de ne l’utiliser qu’après une année de décomposition. Les anciens qui enfouissaient leurs résidus de cuisine dans la terre à l’automne pour ne les utiliser qu’au printemps suivant n’avaient pas tort : ils laissaient simplement le temps faire son travail.
Sources : musee-nature.com | neozone.org