Le sel sur les allées du potager, c’est l’astuce qui circule partout, dans les forums de jardinage, les groupes Facebook, les carnets de grands-mères. Efficace contre les adventices, rapide à appliquer, “naturel”… et pourtant terriblement destructeur pour tout ce qui se trouve alentour. La racine qu’un vieux jardinier vous ferait déterrer trois rangs plus loin ne ment pas : elle est molle, brunie, et ses fines ramifications ont quasiment disparu. Le sel a fait son travail. Pas celui que vous espériez.
À retenir
- Le sel s’infiltre bien au-delà des allées et empoisonne les racines des légumes voisins
- Un sol traité au sel peut rester infertile pendant une décennie entière
- Les solutions naturelles et durables existent et sont plus efficaces qu’on ne le croit
Le sel ne connaît pas les frontières de vos allées
Le sel est nocif pour les adventices. De plus, pour toutes les plantes du potager et du jardin d’agrément. C’est là que réside le piège. On l’épand entre deux rangs de légumes, sur un chemin de graviers, convaincu de cibler uniquement les “mauvaises herbes”. Mais le sel ne se contente pas d’éliminer les herbes ciblées : même des végétaux non traités au sel vont absorber par leurs racines ce sel et en être affectés.
Le mécanisme est précis et impitoyable. Le sel dans le sol augmente la concentration de sels dissous autour des racines des plantes, créant un milieu hypertonique. Cela signifie que l’eau présente dans les racines est attirée vers le sol salé pour équilibrer les concentrations, provoquant la déshydratation des cellules des racines, car l’eau quitte les cellules pour se diriger vers l’extérieur, ce qui peut entraîner le flétrissement des plantes. Une plante qui dépérit sur sol salé peut donner l’impression de souffrir de sécheresse, même par temps humide. Les symptômes provoqués par une pollution saline peuvent se confondre avec un problème de sécheresse.
Les ions sodium et chlorure perturbent l’absorption des nutriments essentiels comme le potassium, le calcium et le magnésium, ce qui accentue le stress des végétaux. Vos tomates jaunissent ? Votre laitue ne pousse pas ? Cherchez du côté de l’allée traitée au sel, pas forcément d’un manque d’arrosage. Le sel apporte dans le sol des ions minéraux toxiques, notamment le sodium, qui vont venir en remplacement des ions minéraux indispensables pour la plante, comme le calcium, le potassium ou le magnésium.
Un polluant qui s’installe pour des années
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le sel n’est pas dégradé dans le sol, mais il s’infiltre jusqu’à la nappe phréatique. Cette persistance dans l’environnement fait du sel un polluant particulièrement problématique. C’est ce que les Hollandais, qui gagnaient des terres sur la mer, ont compris depuis des siècles : le dessalage des terres est un sujet qui a préoccupé des générations d’agriculteurs.
Un sol traité au sel peut rester stérile pendant 5 à 10 ans selon la quantité appliquée et les conditions climatiques. Cinq à dix ans. Le temps de renoncer à trois ou quatre rotations complètes de cultures. Et pendant ce temps, l’excès de sodium provoque un tassement du sol, réduisant son aération et sa perméabilité ; la formation de croûtes en surface limite l’infiltration de l’eau et complique le développement des racines.
La microfaune n’est pas épargnée. Le sol est un milieu vivant, abritant des milliards de micro-organismes indispensables à la fertilité, tels que les bactéries, les champignons mycorhiziens et les vers de terre. Le sel détruit ces populations, appauvrissant la terre en micro-organismes essentiels à la décomposition de la matière organique et à la libération des nutriments. vous tuez les ouvriers du sol qui transformaient vos résidus de cuisine en humus.
Et pour clore le débat sur la supposée “naturalité” du sel : beaucoup considèrent le sel comme une alternative “naturelle” aux désherbants chimiques. C’est une grave erreur de perception. Même le tant détesté herbicide Roundup est une poule mouillée en comparaison avec le sel lorsqu’il s’agit de dommages environnementaux. Un jugement sévère, mais qui a le mérite de remettre les pendules à l’heure.
Comment réparer un sol salinisé
Tout n’est pas perdu. La récupération est possible, mais elle demande du temps et de la méthode. La première étape consiste à faire partir le sel de la zone racinaire. On peut lessiver des parcelles à l’eau douce et drainer pour emporter les sels en dehors de la zone racinaire. Concrètement : arroser abondamment à l’arrosoir, sans jet violent, en répétant l’opération plusieurs fois par semaine pendant plusieurs semaines, à condition que votre sol draine correctement.
Vient ensuite la reconstruction de la vie du sol. Il faut améliorer la structure des sols et l’infiltration de l’eau par des apports de matière organique, et restaurer la fertilité des sols par des amendements organiques. L’ajout de matière organique, comme le compost ou le fumier bien décomposé, améliore la structure du sol en augmentant son aération et sa capacité de rétention d’eau, un sol bien aéré et riche en matière organique draine mieux l’eau, ce qui réduit le risque de salinisation. Le compost ne sert pas uniquement à nourrir vos plantes : il agit ici comme un médicament pour un sol malade.
Le paillage joue aussi un rôle dans la récupération. Limiter l’évaporation au profit de l’infiltration, grâce au mulching notamment, fait partie des techniques de remédiation. En couvrant le sol, on évite que l’eau ne s’évapore trop vite et ne concentre les sels résiduels en surface.
Ce qu’on fait à la place du sel
Pour les allées du potager, les alternatives sont nombreuses, durables et compatibles avec une démarche bio. Le paillage avec des matériaux organiques, paille, feuilles mortes, tontes de gazon, empêche la germination des graines d’adventices tout en enrichissant le sol. Cette approche nourrit la terre au lieu de la stériliser. C’est exactement l’inverse de ce que fait le sel.
Le désherbage thermique est une solution très efficace pour éliminer les mauvaises herbes qui poussent entre les dalles, au milieu des bordures et dans le gravier. Un désherbeur thermique sur les allées, une binette sur les rangs après la pluie : ce sont les gestes qui entretiennent sans détruire. Ne travaillez pas trop le sol de vos massifs ou du potager, ce travail de la terre fait remonter des graines d’adventices, leur permettant ainsi de germer.
Et si vous n’avez pas encore posé de toile de paillage dans vos allées, c’est probablement la meilleure décision que vous puissiez prendre cette saison. Le feutre géotextile est une membrane perméable qui permet à l’eau et à l’air de passer, tout en limitant la pousse des mauvaises herbes. On le place sur le sol avant même d’installer le gravier de l’allée afin d’empêcher l’enracinement des adventices, sans altérer la santé du sol. Aucune toxicité, aucun risque de contamination pour les cultures voisines.
Un chiffre pour finir, qui devrait définitivement convaincre les sceptiques : à l’échelle mondiale, la superficie des terres agricoles détruites chaque année par l’accumulation de sels est évaluée à 10 millions d’hectares. Dix millions d’hectares, soit l’équivalent de presque vingt fois la superficie de la Belgique, perdus chaque année à cause de la salinisation. Ce n’est pas votre allée de potager qui en sera l’unique cause, mais chaque jardinier qui arrête de saler ses allées participe, à sa propre échelle, à la protection d’un bien commun : la terre vivante.
Sources : lepetitpotager.fr | blog.jardincouvert.com